Les fosses communes de la Guerre Civile espagnole :vers une "archéologie du temps présent"?
par Romain Perrier-Burry, président de la Société
Continuons ce mois-ci dans notre volonté d'explorer des
sites ou des problématiques singulières de l'archéologie, en abordant la question de
l'archéologie contemporaine. En effet, notre discipline, en s'attachant d'abord à la question de
l'étude des vestiges matériels, a largement gagné ses lettres de noblesse au contact de
sociétés anciennes, souvent avares en sources écrites.
Egyptologie,
Orientalisme,
Préhistoire ou
Américanisme, sont ainsi des écoles qui, par leurs
découvertes spectaculaires et lointaines, ont façonné l'image de l'archéologie. Tant et si bien qu'il est rare, depuis une salle de musée jusque dans les vitrines d'un numismate ou les colonnes d'une revue historique, de voir qualifier d'"
archéologique" un vestige postérieur au Moyen Age. Et pourtant, force est de constater que
toute époque laisse son lot de traces matérielles dans le
paysage. Comment dès lors les appréhender, y compris pour les époques récentes ? Confrontés à des problématiques comme la
Shoah ou la
Guerre d'Algérie, les historiens ont fini par mettre en avant la notion d'"
histoire du temps présent". En archéologie, grâce à l'émergence de
l'archéologie industrielle, ou encore d'une "
archéologie de la Grande Guerre" chère à Yves Desfossés, conservateur régional de l'archéologie pour la Région Champagne-Ardennes, la même dynamique semble lancée, mais peine encore à obtenir toute la reconnaissance qu'elle mérite.
Avec les vestiges de Montdidier, nous avons nous mêmes été confrontés à la problématique des époques moderne et contemporaine, puisque le castrum, vous le savez, a la particularité d'avoir été réoccupé aux XVIIIe, XIXe et XXe siècles, notamment dans sa partie village. C'est pour cela, qu'en marge du seul château fort, nous avons pris le parti de donner la même importance scientifique et méthodologique aux constructions modernes.
Toute la subtilité de cette archéologie des époques récentes repose en fait sur les incidences que ces sites peuvent encore avoir sur la société actuelle et sur les enjeux de notre temps. A Montdidier par exemple, confrontés à un crime ayant eu lieu sur le site au début du XXe siècle, nous avons été surpris et génés, en élucidant l'affaire à grands renforts d'archives, de voir que des proches des malheureux protagonistes étaient encore en vie. Mieux vaut alors remballer ses dossiers, face à cette limite parfois fluctuante entre passé et présent.
Un bon exemple de cette problématique nous est relaté cette semaine dans la presse espagnole. Lundi 20 octobre, le journal El Pais titrait en effet sur une découverte singulière, effectuée par l'archéologue Julio del Olmo dans le petit village de Santoyo, 300 habitants à peine, près de Palencia (Castille-et-Léon). Là, après une année de recherches et plus de deux hectares de terrain explorés, a été mise au jour une fosse de 8,60 m
ètres de long sur deux de large, contenant les corps de 25 hommes, agés de 16 à 72 ans. Ces sympathisants de gauche, combattants républicains contre l'insurrection fasciste de Franco, avaient été fusillés ici même le 9 octobre 1936. Auprès des paysans du secteur, l'endroit avait d'ailleurs gardé le nom de "terre des morts" ("tierra de los muertos").
Les mêmes squelettes attribués à un cimetière ibère de l'âge du Fer auraient émerveillé les foules. Naturellement, l'impact contemporain de cette découverte est tout autre : "Je suis tellement émue, je ne peux même pas parler" témoigne ainsi Vincenta Hilario, riveraine présente sur les lieux de la fouille. Il faut dire que parmi les squelettes enchevetrés dans une ultime et émouvante fraternité repose Clementino, son père, assassiné ici sept décennies plus tôt. "J'avais à peine six ans quand il a été fait prisonnier. J'étais la cadette de quatre frères et soeurs, et ma mère était morte en couches. Alors, oui, je suis heureuse de l'avoir revu, même si c'est très difficile", ajoute la vieille dame.
Car il faut dire qu'en Espagne, le sujet reste sensible. Deux ans après la mort du dictateur, en 1977, le soucis d'unité nationale avait pris le dessus sur la souffrance laissée par les traces de la guerre civile puis de la dictature, avec l'adoption d'une loi d'amnestie pour tous les crimes du franquisme. Des symboles fascistes demeurent encore présents sur certains bâtiments publics du pays, et au sein du clergé comme de la classe politique, certains soupçons issus de ces années de plomb pèsent fortement. L'actuel principal parti de droite, le PPE, passe d'ailleurs largement pour avoir été bâti sur les ruines du franquisme. Et le mausolée du sinistre général, quant à lui, peut toujours se visiter.
Symbole de ce malaise face à cette page particulièrement indigeste de l'histoire nationale, on apprend dans les mêmes colonnes que le Parquet refuse de donner suite à l'instruction demandée par le juge Baltasar Garzon, qui souhaite faire justice aux 130 000 morts et disparus entre 1936 et 1975. Pour le fiscal Javier Zaragoza, représentant du ministère public dans cette affaire, la loi d'amnestie de 1977 empêche précisemment de qualifier la répression de "crime contre l'humanité" par ailleurs définie à Nuremberg, donc postérieurement aux faits. Une fois de plus, la Justice joue sur un fil, et sur les mots. Quand on sait à quel prix s'est faite la reconnaissance du rôle de l'Etat français dans la collaboration vichiste, par Jacques Chirac, en 1995, on ne saurait jeter la pierre à nos voisins espagnols. Histoire et mémoire. La question est toujours périlleuse.
Car de l'autre côté, il y a la souffrance de Vincenta, et de toutes les familles des victimes, parfois montées en associations de défense. Il y aussi la Vérité historique, et cette farouche volonté de savoir, de comprendre, pour enfin digérer le passé. Au milieu de tout cela, il y a l'archéologie. Dans un rôle innatendu, certes, mais tellement gratifiant pour la discipline, propulsée ici au coeur du débat, et porteuse des arguments de la Science face aux tergiversations des magistrats.
"La scène devait être dantesque" rapporte ainsi
l'archéologue Del Olmo. Les squelettes présentent de multiples impacts de balles, à la tête, dans les jambes et dans les bras. Parmi les 25 hommes tombés à Santoyo ce jour d'octobre 1936, la plupart ont été contraints de voir et d'entendre tomber leurs camarades avant d'être eux mêmes conduits face au peloton. Aucun objet personnel n'a été retrouvé, à part quelques boutons de chemise. "On leur enlevait leurs ceintures, pour éviter qu'ils ne se pendent avant leur exécution" ajoute ainsi l'archéologue, à l'aune de cette découverte.
Dantesque, la scène devait l'être, à coup sûr. André Malraux, dans l'Espoir, en 1937, nous livrait déjà un aperçu de ces exécutions massives, avec tout le talent qu'on lui connaît :
"Maintenant le terrain monte légérement ; en avant d'un trou allongé dont Hernandez ne voit pas la profondeur, dix phalangistes, l'arme au pied, et un officier. A droite, des prisonniers : avec ceux qui arrivent, ça fera cinquante [...] Voici ce qui l'a si souvent obsédé, l'instant où un homme sait qu'il va mourir sans pouvoir se défendre [... ]Le plus affreux, des prisonniers, c'est leur courage. Ils sont obéissants ; ils ne sont pas passifs. Comme l'image de l'abattoir est bête ; on n'abat pas les hommes, - il faut se donner la peine de les tuer. [...] Les trois prisonniers sont enfin de face : la photo est décidemment prête [...] Décharge. Deux tombent dans la fosse, un en avant. L'un des organisateurs de la mort approche. Va-t-il pousser le corps du pied ? Non, il se baisse, le tire par le bras et la jambe ; le corps est lourd (le terrain monte) : ce mort là aura été embêtant jusqu'à la fin. Au trou. Est-ce que ça va encore durer ? On s'habitue, à droite à tuer, à gauche à être tué. Trois nouvelles silhouettes sont debout là où se sont trouvées toutes les autres [...]"
Preuve que l'archéologie est cruciale, même hors des traditionnelles problématiques magdaléniennes ou mésopotamiennes, même lorsque la période semble plus que documentée d'un point de vue littéraire. Pour comprendre. Ou au moins essayer...
R.P.